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La Boule de fort a été classée "Jeu patrimonial ligérien" par le Ministère de la Culture. Sa pratique, unique au monde, est circonscrite essentiellement à l'Anjou et à une partie de la Touraine (départements du Maine et Loire, de l'Ouest de l'Indre et Loire, du Sud de la Sarthe et de la Mayenne, de l'Est de la Loire Atlantique). |
Son existence est totalement ignorée par la quasi-totalité du grand public français dont la curiosité a cependant commencé à être éveillée tout récemment par quelques reportages télévisés.
Même dans le Maine et Loire et l'Indre et Loire où il compte environ cinquante mille adeptes, une grande partie de la population ne connaît le jeu que de nom et n'a jamais vu un terrain ou des boules de fort.
La raison essentielle en est que ce jeu très élaboré ne peut être pratiqué que dans un lieu clos pourvu d'une installation spécifique relativement onéreuse faisant l'objet d'un entretien délicat. Son exercice est, de ce fait, limité à des cercles privés, des "sociétés" (associations Loi de 1901), pourvues d'un règlement très strict et dont les membres ne sont admis qu'au terme d'une procédure contraignante (parrainage, élection en Assemblée Générale, etc.).
Jusqu'à ces dernières années, dans la plupart des quatre cents sociétés de boule de fort angevines et tourangelles, les femmes n'étaient pas admises. Les sociétés avaient tendance à se replier sur elle-même. La population pratiquant la boule de fort était vieillissante et répugnait souvent à admettre des jeunes. Les membres des associations pouvaient faire entrer dans les locaux des personnes étrangères à la Société, mais seulement à titre exceptionnel, en qualité d'invités. Si bien que même dans des villes pourvues pourtant d'une ou plusieurs sociétés, la plupart des habitants n'en avait jamais franchi le seuil et ne possédaient qu'une très vague notion du jeu de boule de fort.
Le mouvement s'est heureusement inversé récemment avec l'admission des femmes comme membres des sociétés et la création d'écoles d'Initiation à la Boule de Fort pour les mineurs. Dans plusieurs sociétés, une ouverture s'est amorcée vers le grand public, avec quelques manifestations, démonstrations ou visites de groupes scolaires ou autres, accompagnées ou non d'exposés historiques et techniques, voire de brèves initiations.
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L'obstacle majeur à une meilleure connaissance du jeu ligérien demeurait l'impossibilité d'ouvrir un accès simple et direct à sa découverte par le plus grand nombre - ainsi que cela s'est fait pour la pétanque - par suite de la fragilité du terrain de jeu qui doit être protégé des éventuelles imprudences d'un public non averti.
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D'autre part, la pratique de ce jeu, dont la sophistication est comparable à celle du billard français, exige une concentration des joueurs délicate à associer au va-et-vient de curieux.
Enfin la vie même d'une société de boule de fort présente une singularité intéressante par tout un rituel convivial traditionnel qui ne pourrait qu'être troublé par la présence ostensible d'observateurs étrangers.
C'est ainsi qu'est née l'idée de créer un Centre Historique de la Boule de fort, comprenant une partie muséographique classique et une partie "musée vivant", jumelée à une société de boule de fort; une glace sans tain permettant au public d'assister à la vie interne de la société et, particulièrement, au déroulement des parties, sans gêner les joueurs.
C'est ce principe de "musée vivant" qui a présidé à la conception de "Picroboule", le Centre Historique de la Boule de Fort de « La Paix», à Lerné (Indre et Loire).
La Société " La Paix" rassemble les conditions idéales d'implantation pour la réalisation d'un tel Centre. Elle occupe un bâtiment rectangulaire de 400 m² d'emprise au sol sur un terrain en grande partie dégagé sur ses deux faces les plus longues. Si bien qu'il a été possible d'y accoler la structure du musée, de telle façon qu'une de ses faces comportant la partie traitée en glace sans tain, pénètre littéralement au cœur de la société, permettant aux spectateurs de découvrir toute l'étendue du terrain de jeu sur une vingtaine de mètres.
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Avec le bâtiment du Centre proprement dit (300 m² d'emprise au sol environ), l'ensemble vu d'avion a la forme d'un T, la Société en occupant la barre horizontale et le Centre la barre verticale. Le musée exposera des documents historiques sur l'histoire de l'évolution des boules de fort, la répartition géographique des sociétés, |
les techniques de jeu, de fabrication des terrains, l'aspect folklorique, avec notamment "le culte de la Fanny", la présentation des jeux apparentés dans le monde (bowls britanniques, bourles de la frontière francobelge...), etc.
La présentation de ces différents thèmes fera largement appel aux techniques muséographiques les plus récentes: utilisation du support multimédia, avec bornes sonores, bornes de simulation des règles du jeu, des trajectoires, reconstitutions télévisuelles de la technologie des jeux et des boules... afin d'entretenir le visiteur dans un univers ludique, tout en lui donnant accès à une riche documentation. Un Programme vidéo de cinq minutes environ complètera la visite.
Cependant, l'attrait essentiel du Centre pour les touristes sera évidemment le regard qu'ils pourront porter sur la vie de la société et le déroulement des parties, grâce au dispositif de la glace sans tain. C'est pourquoi il a été prévu, pour les visiteurs dont le parcours se déroulerait à un moment où le terrain est désert, un dispositif ingénieux de moniteurs vidéo suspendus permettant une reconstitution très convaincante d'une véritable partie sur le jeu de " La Paix", apparaissant sur la cloison vitrée mitoyenne. Le deuxième principe d'aménagement retenu pour le Centre est celui d'un espace modulaire pourvu d'un système de tables sur glissières permettant de disposer très rapidement de diverses configurations adaptées à différents usages. C'est ainsi que pourront être prévues, par exemple, des expositions thématiques temporaires ou l'utilisation de la salle pour la restauration des cars de visiteurs.
Le Centre a été baptisé "Picroboule", par référence à Picrochole, roi légendaire de Lerné, selon Rabelais ("les guerres picrocholines").
La Boule de fort appartient à la famille des jeux de boule dont le principe élémentaire est d'approcher avec de grosses boules une sphère plus petite: le "cochonnet", le "boulot", le maître", le "petit", le "but"..., selon les jeux. La règle de base leur est commune, celle popularisée par la variante la plus récente (début du XXème siècle) et la plus répandue parce que sa pratique peut se dispenser d'un terrain aménagé: la "pétanque".
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La Boule de fort se distingue de tous les autres jeux de boule par deux caractéristiques originales. Elle se joue sur un terrain concave longitudinalement (23m X 6m environ). Les boules (1,3 kg environ, en bois ou en plastique) ne sont pas rondes, mais "méplates", cerclées de fer, asymétriques et comportent sur un côté un lest (le "fort") qui les déséquilibrent.
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La combinaison de ces deux particularités aboutit à un jeu basé sur le calcul de trajectoires complexes permettant d'approcher le "but", en évitant les boules jouées précédemment.
Les prisonniers espagnols de Louis XV
On dit souvent que les origines de la boule de fort sont mystérieuses. De nombreuses explications sont données sur celles-ci: la Boule de fort serait née de l'habitude prise par les bateliers de la Loire de jouer sur le fond de leur embarcation entre deux chargements, d'où la forme concave du terrain ; l'utilisation par les prisonniers espagnols de Louis XV de roulements à bille usés, abandonnés au pied des nombreux moulins ligériens, pour jouer lors des poses sur les chantiers de construction des levées de la Loire, serait à l'origine du "fort" : il s'agissait en effet de sphères de cormier déformées par l'usure, devenues asymétriques et plus lourdes d'un côté que de l'autre. Toutes ces explications auront leur place dans le musée, dans un registre plus folklorique qu'historique. En réalité, le "secret" de l'origine de la Boule de fort est lié au fait que cette appellation spécifique n’est apparu que tardivement, il y a à peine plus d'un siècle. Auparavant, on jouait bien avec des boules dotées d'un fort, mais sans spécifier cette particularité dans les textes, parce qu'elle allait de soi.
Les premiers joueurs de boules de l'humanité, à l'époque préhistorique, ont sans doute utilisé d'abord des pierres - de préférence probablement des galets – pour mesurer leur adresse. Puis on a confectionné des boules en bois. Celles-ci avaient un fort naturel plus ou moins prononcé, la masse de la partie allant vers l’aubier du bois devenant progressivement moins dense et donc moins lourde que celle se rapprochant du coeur.
Des "Monsieur Jourdain" de la Boule de Fort
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D'autre part, la nécessité de délimiter le jeu entraînait souvent l'aménagement à son pourtour d'une petite butte.
Pentes et boules asymétriques sont donc probablement nées spontanément dans une grande partie de l'Europe.
Depuis l'antiquité, des "Monsieur Jourdain" de la boule ont pendant des siècles joué à la boule de fort sans le savoir.
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Ceci paraît confirmé par le fait que le texte le plus ancien dont on dispose, citant explicitement l'utilisation par les joueurs du "fort" des boules et des pentes du jeu pour calculer leurs trajectoires celui de l'Académicien français Furetière, au milieu du XVIIème siècle - décrit une partie se déroulant à Reims, en Champagne, bien loin des bords de la Loire. La première conséquence de cette réflexion, en ce qui concerne la conception du Centre, est qu'il sera parfaitement légitime d'y présenter la totalité des documents antérieurs au XXème siècle, concernant des anecdotes, des illustrations, des personnages historiques se rapportant à la boule, en général, comme faisant naturellement partie de l'histoire de la Boule de fort.
Les « cousins » belges et britanniques
Il semble que partout ailleurs qu'en milieu ligérien - à quelques exceptions près - le jeu de boule ait évolué vers la recherche de terrains aussi plats que possible, bornés ou non, et de boules parfaitement équilibrées, au point que la présence d'un lest devenait une tentative de tricherie.
Dans la partie sud-est de la France, singulièrement depuis la région lyonnaise jusqu'à la région marseillaise où la boule est devenue une institution, on a commencé par clouter les boules pour les rendre plus résistantes aux chocs, mais aussi pour mieux les équilibrer. La mise au point (vers 1920) de la fabrication des boules métalliques a entraîné la généralisation de l'usage quasiment exclusif de boules parfaitement homogènes.
Dans le Nord de la France, en revanche, en Belgique et au Pays Bas où les sports boulistiques connaissent depuis longtemps une très grande faveur du public, au point que les boulodromes y sont nombreux depuis le XYlème siècle et continuent à s'y multiplier, une autre voie a été empruntée pour échapper "à la fatalité du fort". On a fabriqué des boules en sciant le bois transversalement. Cela leur a donné la forme de "camemberts" de toutes tailles et de poids divers suivant les variantes du jeu. Mais, dès lors, le cœur du bois étant au centre, le "fort" s'estompait. Il est amusant de constater que, du coup, dans certaines régions septentrionales, sur la frontière franco-belge, on a recréé un "fort" artificiel en lestant les boules avec de l'argile séchée. On joue à la "bourle" sur des terrains concaves ressemblant à ceux de la boule de fort angevine, même s'ils sont plus courts.
Les Anglais, repliés dans leur insularité, se sont distingués, comme toujours, en suivant une voie originale, différente de celles du continent. Les "bowls" ont gardé leur "fort" et elles ressemblent à s'y méprendre à celles de la Boule de fort; on joue en utilisant également des trajectoires sinueuses, mais sur un terrain plat, un gazon anglais.
Ce qui met fin à la vieille querelle opposant les chauvinistes français et anglais, les premiers prétendant que la boule de fort avait été introduite en Angleterre par les troupes angevines des rois Plantagenêt qui ont régné sur l'Angleterre après Guillaume le Conquérant, jusqu'à Richard Cœur de Lion et Jean sans Peur. Les seconds leur répondant que ce sont, au contraire, les troupes anglaises qui ont apporté leur jeu en France pendant la Guerre de Cent ans.
En fait, des deux côtés de la Manche, les mêmes causes ont eu les mêmes effets, y compris celui de rechercher une origine anecdotique à l'invention de la boule bancale. Les Britanniques ont remplacé les bateliers de la Loire et les prisonniers espagnols de Louis XV par la savoureuse histoire du Duc de Norfolk, brisant en pleine partie sa boule en bois et la remplaçant par une boule de l'escalier de son château. Par hasard, elle était bosselée et aurait ainsi donné naissance aux "bowls". Quoiqu'il en soit, les Anglais ayant largement exporté leur propre jeu de Boule de fort à travers l'Empire britannique, la cousine anglaise de notre jeu angevin se pratique depuis l'Australie et la Nouvelle Zélande jusqu'aux Indes et en Afrique du Sud. Ce qui ouvre encore un champ immense à l'univers boulistique qui peut trouver sa place au Centre.
Des raisons sociologiques et historiques
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La boule de fort ne résulte donc pas d’une « invention » ligérienne, mais du fait que le maintien de son usage, puis le développement et le perfectionnement de sa pratique jusqu’à son aboutissement de sa pratique jusqu’à son aboutissement actuel se sont limités en France aux provinces ligériennes pour des raisons sociologiques et historiques.
Au milieu du XXIIIème siècle s’est développé dans toute l’Europe un usage qui a d’abord été le fait d’une catégorie sociale aisée, celle des notables, des bourgeois poursuivant leur conquête des privilèges de la noblesse sur le terrain de la culture, en s’inspirant sans doute des salons où certaines grandes dames de l’aristocratie attiraient poètes, musiciens et peintures célèbres. Des cercles naquirent. |
Ils trouvaient leur objet en eux-mêmes dans le fait de permettre à des gens de se rencontrer pour se cultiver « en société ». On y faisait, par exemple, la lecture des journaux « à voix haute », ou « à voix basse », selon ce que stipulait chaque règlement. On y jouait aux cartes ou à d’autres jeux. La première société de ce type est signalée à Angers, en 1748 et l’on assiste à une multiplication rapide ces clubs uniquement masculins en Anjou.
Les sociétés ligériennes portaient tout simplement le nom de « société », parfois de « chambre », désignant le local de la réunion, ou de « jardin », renvoyant au lieu où était installé un jeu de boules. Les affrontements idéologiques particulièrement intenses qui se manifestèrent pendant toute la deuxième moitié du XVIIIème siècle et la première moitié du XIXème siècle provoquèrent la multiplication de ces sociétés, l’ouverture d’un club « républicain » entraînant la naissance en réaction d’un cercle suscité par les autorités religieuses et monarchistes.
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La nature foncièrement conviviale des habitants avait favorisé la naissance des premières sociétés et leur développement plus marqué dans les Pays de Loire que dans le reste de la France. Le heurt, plus frontal que partout ailleurs des «blancs» et des «bleus» dans cette région adossée à la chouannerie où était née l'Armée Royale d'Anjou fit perdurer les rassemblements opposés des partisans des deux camps dans leurs organisations respectives.
La densité de ces sociétés rassemblées autour de leur jeu de boules a créé au cours des deux derniers siècles du millénaire précédent les conditions favorables à l'entretien délicat des terrains de jeu de boules. Les terres fines des bords de Loire ajoutèrent un atout supplémentaire à l'évolution sophistiquée du Jeu. |
On couvrit les jeux de boule pour protéger un terrain que l'on roulait soigneusement avec du matériel agricole. On cercla les boules de bois avec du fer pour les rendre plus résistantes. On remplaça les boulons ou les clous dont on lestait les boules pour accentuer leur «fort », en les perçant avec une vis sans fin sur laquelle on installa un lest (fort) que l'on pouvait régler avec une clé alène. Enfin, on mit au point une matière composite, dans laquelle entre notamment du liège pulvérisé, afin de recréer la souplesse et le "silencieux" de la terre ou du sable, tout en donnant aux terrains une qualité d'utilisation infiniment supérieure.
Ainsi, tandis que presque partout ailleurs, le «fort naturel des boules de jeu tombait dans l'oubli, la boule de fort naissait, se développait et se perfectionnait sur les bords de la Loire pour devenir ce jeu unique au monde que Picroboule, le Centre Historique de Lerné, va enfin pouvoir faire découvrir au grand public.